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Libérez la musique !

vendredi 4 février 2005

8 millions de Français ont déjà téléchargé de la musique sur internet. A défaut de pouvoir l’empêcher, les majors de l’industrie musicale tentent d’intimider les « pirates » en multipliant les poursuites pour « contrefaçon ». Sans doute l’industrie du disque se porte mal. Et la révolution numérique ne saurait se faire au détriment des artistes et des producteurs, dont le travail doit être protégé et rémunéré. Mais d’autres solutions existent. De nouveaux systèmes de financement sont à inventer. Les professionnels devraient s’y employer. C’est ce à quoi les invitent tous ceux, artistes, acteurs de l’industrie musicale, politiques, qui ont signé l’appel du « Nouvel Obs ».

Feu sur les pirates ! C’était le dernier tube qu’on entendait en boucle fin janvier au Midem, la grande foire annuelle du disque à Cannes. Et c’est ce qu’ont appris à leurs dépens une centaine d’internautes ces derniers mois. La SCPP (Société civile des Producteurs phonographiques), menée par Pascal Nègre, le PDG d’Universal, a décidé de sortir l’artillerie lourde : en lançant les premières salves de la répression, la SCPP a annoncé la mise en service d’un redoutable logiciel pince-corsaires. Aux Etats-Unis, on annonce quelque 7706 plaintes. En France, plus de 500 procédures sont en cours. Une cinquantaine de plaintes ont été déposées cet hiver, dont celle contre le désormais célèbre Alain, ce prof de Pontoise. La Sacem réclame 28 000 euros de dommages et intérêts. Il devrait connaître le verdict le 3 février. Anne-Sophie, chômeuse rennaise, après avoir été entendue comme une dizaine d’autres à l’automne, attend de savoir quand elle sera convoquée devant le juge. Le jeu de massacre ne fait que commencer !

La très grande majorité des pirates qui passeront par la case tribunal ne sont pourtant pas des trafiquants. Ils ont copié pour leur usage privé des morceaux sur le web (certains en ont téléchargé des centaines), comme leurs aînés copiaient les tubes à la radio sur cassette. « Mon fils en a copié des dizaines, beaucoup de Bob Marley. Il a copié plein d’anciens morceaux introuvables dans le commerce. La plupart de ses amis le font, nous a confié une star de la chanson. A son âge, moi, je copiais les cassettes des copains. Pour un album acheté, on en copiait 10. On n’avait pas les moyens d’en acheter des centaines, alors on faisait tourner. » Si les internautes avaient acheté les 150 milliards de morceaux téléchargés en 2003, d’après l’Idate, prestigieux cabinet de consultants dans le domaine de la communication, le chiffre d’affaires annuel de l’industrie du disque serait supérieur au budget des Etats-Unis. Oui mais, voilà, la grande majorité des œuvres copiées ne seraient pas achetées, disent d’autres experts.
En réduisant l’offre de singles, en persistant à vendre des albums d’un bloc, l’industrie du disque s’est fragilisée toute seule. La disparition des petits disquaires et la pauvreté de l’offre dans les hypermarchés (souvent les têtes d’affiche et des morceaux exploités jusqu’à la moelle dans des compilations – allez trouver un large éventail de jazz, des morceaux de world music dans un Géant Casino auvergnat !) ont poussé les internautes à se ruer sur internet pour avoir du choix. Encouragés par la technologie, ils ont pensé, qu’ils soient chômeurs ou cadres chez Total, qu’ils avaient le droit de s’approprier des morceaux parfois introuvables dans le commerce. Erreur. La copie pour usage privé est légale après l’achat d’une œuvre. Depuis la loi de 1957, la copie d’une œuvre prêtée, elle, est punie de trois ans de prison et de 300000 euros d’amende ! C’est ce que risquent les pirates du réseau. Moins de 0,1% d’entre eux seront jugés : un tiers au moins des 23 millions d’internautes ont copié au moins une fois un titre illégalement sur un logiciel d’échange dit « peer to peer » ou P2P (de particulier à particulier). Ces boucs émissaires (parfois de gros téléchargeurs, mais qui n’ont eu que le tort de se brancher au mauvais endroit au mauvais moment) vont servir d’épouvantails. La règle ? « Dès que vous avez copié une œuvre, si vous êtes repéré, vous êtes en infraction », explique un policier spécialisé dans la cybercriminalité.

De quoi donner des sueurs froides à plusieurs millions de Français. Des con-damnations sont déjà tombées. « Mais ce qui choque, c’est que d’une juridiction à l’autre les peines varient énormément. Certains partiront avec 500 euros d’amende, d’autres avec 20000 ! », constate Jean-Baptiste Soufron, juriste qui défend une vingtaine de pirates au sein de l’association les Audionautes. « Les lois n’ont pas suivi l’évolution technologique », renchérit Christian Paul, député PS, ex-ministre à l’Outre-Mer et ancien conseiller internet de Lionel Jospin. Peu importe à la SCPP, qui a un unique objectif : faire peur. Le mot d’ordre a été transmis aux gendarmes. Certains ont débarqué à l’aube pour perquisitionner chez des internautes. Parfois l’ordinateur est confisqué. Certains corsaires ont eu droit à des gardes à vue intimidantes. Quelques-uns risquent… la déconnexion pure et simple. Privés d’ordinateur et de réseau. « Alors qu’ils sont pour la plupart des gens comme vous et moi, des profs, des cadres, des ados, des gens souvent sans casier judiciaire », dit Jean-Baptiste Soufron. Pistés sur internet par la brigade contre la criminalité informatique ou tombés à la suite… de dénonciations anonymes par lettres. Un phénomène de plus en plus courant.

Pourtant, d’après la SCPP, 4,5 millions d’internautes s’échangent de la musique en ligne chaque jour et 8 millions de Français ont déjà téléchargé au moins une fois dans leur vie de la musique sur internet. « Je ne l’ai jamais fait, moins par vertu que par incompétence technique », dit la journaliste Pascale Clark, voix mythique de France-Inter passée sur RTL. Comme elle, nombre de Français n’ont jamais piraté de leur vie parce que l’informatique, ce n’est pas vraiment leur truc. « J’explique à mes enfants que c’est interdit de pirater, qu’il faut acheter les œuvres », explique Guillaume Sarkozy. « Criminaliser le P2P est une belle hypocrisie. C’est comme essayer de construire une digue de sable face à la mer ! », ironise de son côté Didier Mathus, député PS.
Oui, mais la chasse aux pirates est une cause qui a l’avantage d’être simple à mettre en œuvre. Et qui permet de détourner l’attention d’un véritable enjeu : la guerre sur le montant des droits d’auteur, sur leur répartition. Ainsi des majors, après avoir freiné des quatre fers pendant des années, emmènent les artistes à marche forcée vers une offre légale sur internet pour justifier leur politique répressive. Sans leur laisser le choix sur le contrat. C’est notamment pour cela que vous ne trouverez pas un grand nombre d’interprètes sur le magasin virtuel de la Fnac : Patrick Bruel, Vanessa Paradis, Jean-Jacques Goldman, Mylène Farmer, Björk et beaucoup d’autres sont aux abonnés absents, ou quasiment. Ces stars refusent ce qui leur est proposé. Alors que 14 artistes (dont Zazie ou Renaud) font actuellement de la publicité pour les plates-formes payantes « Téléchargez-moi légalement », une véritable guerre des droits qui pourrait durer des années est engagée. Certains contrats devront être renégociés au cas par cas avec les auteurs ou leurs héritiers. A ce jour, impossible d’acheter les Beatles sur le Net. Difficile de trouver AC/DC ou beaucoup de vieux tubes des années 1980.
L’offre légale s’étoffe mais reste insuffisante. C’est un problème. L’autre étant l’entente impossible entre fabricants de matériels. Faute d’un standard commun, les morceaux en vente ne peuvent pas être écoutés sur tous les appareils. Le marché du disque va mal, en tout en cas en France. Pourtant, c’est une véritable manne qu’a générée la musique ces dernières années : entre les baladeurs MP3, les abonnements à l’internet haut débit, les sonneries de portables (un marché en pleine explosion), c’est le jackpot. Sans parler du boum des ventes de CD vierges, fabriqués notamment par… la major Sony. Le pirate tue le marché du disque, nous disent les maisons de disques et des sociétés de gestion des droits comme la toute-puissante Sacem. Certains faits viennent contredire cette belle évidence. Prenez le Canada. La Cour fédérale d’Ottawa a interdit aux fournisseurs d’accès internet de livrer l’identité des internautes poursuivis par l’Association canadienne de l’Industrie du Disque. Ce qui revient en gros à donner son feu vert au téléchargement. Pourtant en 2004, après six années de baisse, le marché a augmenté là-bas de… 5%.
Et si la diabolisation du P2P et de l’internaute n’était qu’un écran de fumée pour cacher les dissensions qui courent aujourd’hui dans le milieu de la musique ? « Il y a six ans, toutes les majors riaient au nez d’Apple, qui leur proposait de mettre leur musique en ligne », explique Jean-Louis Aubert. Résultat, l’industrie a pris un retard considérable. Elle a eu la peau de Napster, le premier logiciel P2P, localisé aux Etats-Unis, et s’est fait doubler par des logiciels assemblés par morceaux depuis les quatre coins de la terre, et donc difficiles à localiser. Si l’association des majors et des labels indépendants ont signé au Midem une charte de lutte contre le piratage, des associations représentant les intérêts des artistes, comme l’Adami ou la Spedidam, s’élèvent, elles, contre la politique de la peur. « C’est un sujet tabou. Beaucoup de politiques n’osent pas prendre position sur cette affaire de piratage de peur qu’on les accuse d’être contre les artistes. Pourtant, c’est de notre politique culturelle qu’il s’agit. Dans ma circonscription de Montceau-les-Mines, en Saône-et-Loire, la seule solution, c’est l’hyper du coin. Où est la diversité culturelle ? Sur internet, sur les plates-formes de P2P », dit Didier Mathus, le député local. Les artistes ? Ils sont divisés. Certains sont pour la répression mais refusent de le dire trop haut, de peur de se mettre la jeunesse à dos. Ceux qui sont contre ont peur de froisser leur maison de disques avec qui ils sont en délicatesse (crise et niveaux de rentabilité obligent, les contrats sont de plus en plus précaires même pour des vedettes). Il y a aussi ceux qui pensent sincèrement qu’internet est la cause de tous les maux. « Maxime Le Forestier est très remonté contre les pirates », dit un professionnel. Comme lui, Eddy Mitchell ou CharlElie Couture, pourtant fan d’internet, souhaitent que cesse le téléchargement illégal. Les groupes IAM ou Kyo sont contre la répression et contre le téléchargement illégal. « Je ne suis pas d’accord avec ce que font les majors, mais si je m’exprime, je risque gros », dit une star française. Une autre : « Je signe votre appel, mais je vais me planquer pendant dix jours ! Ils vont me tomber dessus. » Même Robbie Williams, l’idole anglaise qui trouvait le téléchargement « cool », a dû faire profil bas. « Avec la crise, tous les artistes ont peur de se faire virer de leur maison de disques. Alors, c’est motus », dit le chanteur Sinclair. « Moi, je suis hors contrat, donc c’est plus facile d’en parler. » Ainsi Carla Bruni, qui s’était dit plutôt favorable au téléchargement, n’a pas voulu se prononcer sans l’assentiment de… Patrick Zelnick, patron de Naïve. « Les maisons de disques ont gagné des fortunes avec les CD, dit un expert du milieu de la musique. A une époque, le budget fleurs de Sony était supérieur à celui dédié à la recherche de talents ! Internet, qui menace cette manne, les terrorise. » Pourtant, ils n’osent pas aller prendre l’argent où il se trouve, en exigeant que les fournisseurs d’accès à internet qui ont vendu leur forfait haut débit, précisément pour faciliter le téléchargement, paient une taxe. Une taxe d’un euro par mois rapporterait près de 80 millions ! « Ce serait injuste, tout le monde ne télécharge pas illégalement », rétorque un membre de l’Association des Fournisseurs d’Accès (AFA). Certes, mais la taxe sur les supports vierges a été inventée pour compenser les pertes dues aux copies privées, alors même que tout le monde n’enregistre pas des œuvres non libres de droits. De la même manière, une taxe sur les baladeurs MP3 et autres merveilleuses technologies en plein essor est parfaitement envisageable. Elle pourrait générer des millions d’euros de revenus. Reste à les répartir à peu près équitablement entre les artistes.

Internet est considéré comme un fléau par beaucoup de professionnels. Pourtant, cette révolution technologique pourrait faire sauter les vieux cadenas installés du temps des yé-yé. C’est pour cela que les artistes et les auteurs ne doivent pas laisser les seuls industriels s’emparer du sujet. A quand de véritables états généraux de la musique, un vrai débat qui ne soit pas accaparé par les magnats de cette industrie, qui utilisent les artistes comme des marionnettes pour sauver coûte que coûte leur modèle de pensée unique ? Il faut réfléchir à la place du CD (quelle plus-value demain ?), à l’importance des concerts (difficiles à pirater) et aux opportunités qu’offre internet (les retransmissions de concert en live ou différé, payants ou à caractère promotionnel, la vente de clips en ligne, l’offre de créations multimédias sont autant de terrains à explorer).

Le marché des CD a un avenir (beaucoup de fans tiennent à détenir un objet ; un morceau numérique, immatériel, ne les comblera pas). L’offre légale, si elle assure un paiement sécurisé pour des produits de haute qualité, va se développer. Elle explose actuellement : les derniers chiffres – 200 millions de fichiers vendus, soit 10 fois plus qu’en 2003 – prouvent que les consommateurs sont demandeurs, même lorsque existent les plates-formes P2P « clandestines ». Enfin, l’offre pseudo-gratuite (impossible de télécharger sans acquitter un droit d’accès au Net !) peut être une source de revenus supplémentaire si elle est taxée. Surtout tant que l’offre légale restera balbutiante. Enfin, les amateurs de musique, à la radio hier, sur le Net aujourd’hui et demain, ont toujours copié les morceaux qu’ils ne souhaitent pas acheter car ils n’ont pas les moyens de se les offrir tous ! Alors, qu’ils s’acquittent d’une taxe que pourront se partager auteurs et interprètes. Les radios paient des droits à la Sacem à chaque diffusion d’une chanson. Techniquement, il est tout aussi possible de calculer le nombre de téléchargements pour un artiste pendant une période. La preuve ? C’est ce que font les producteurs pour lutter contre le piratage. « Nos outils nous permettent de savoir à l’unité près, après le lancement d’un album ou d’un film, combien de fichiers ont été téléchargés en Espagne, en France, en Grande-Bretagne, mettons pendant la semaine de la sortie », confirme-t-on chez CoPeerRight Agency, qui travaille… pour la SCPP comme agent antipirate.
Quant aux artistes, ils peuvent choisir d’utiliser le web comme un outil promotionnel, un produit d’appel vers des œuvres plus sophistiquées, payantes celles-ci. Le droit des artistes à percevoir des droits sur leur création est de toute façon indispensable et indiscuté. Reste à savoir de quelle façon. Avec internet, la concentration dont jouissent aujourd’hui quelques majors risque d’exploser. Certains vont y perdre. D’autres y gagneront sans doute. La diversité culturelle et le consommateur aussi. Les coups de bâton freineront les corsaires, ils n’arrêteront pas le phénomène.
Des artistes, des personnalités et des anonymes ont accepté de répondre à l’appel du « Nouvel Obs » pour mettre fin à l’hypocrisie actuelle. Agacés par la volonté répressive en cours, ils affirment avoir eux aussi téléchargé illégalement de la musique en ligne. Ils refusent la politique de la matraque et souhaitent participer à l’élaboration de la musique du futur. Cette révolution culturelle, déjà en marche, ne peut avoir lieu sans les artistes et les consommateurs. Asphyxié par le marketing – au moins autant que par le piratage –, soumis au formatage des principaux diffuseurs télé (TF1, M6), aphone depuis les années radios libres, le monde de la musique, en crise, a paradoxalement une occasion unique de se réinventer. Au bénéfice d’un plus grand nombre de créateurs. Avec le souci de ceux qui les écoutent. Aujourd’hui, l’avenir est ouvert.

Jean-Louis Aubert*
« Cette histoire de pirates, c’est un écran de fumée »
Je suis pour le droit des artistes à être rémunérés pour leur création. C’est primordial. Par contre je trouve cette répression indigne, c’est vraiment une réponse zéro que d’envoyer des gens qui copient de la musique en ligne devant les tribunaux. La génération de mon fils télécharge de la musique parce que ça leur donne accès à une grande variété de morceaux. Pour moi, le fléau, ce sont les trafiquants, eux méritent d’être jugés. Cette histoire de pirates, c’est un écran de fumée. De gros artistes sont en guerre avec leurs producteurs qui veulent les obliger à mettre leur catalogue en ligne en leur imposant les tarifs. Nous, artistes, devons pouvoir utiliser le web et être rémunérés sur les nouvelles richesses technologiques. Moi, ça me plairait de proposer mes concerts en vidéo pour une somme modique.
(*) Chanteur.

Sinclair*
« Je ne veux pas pactiser avec Big Brother »
On ne pourra pas stopper le téléchargement. Fliquer internet, c’est odieux, je ne veux pas pactiser avec Big Brother. Je télécharge aussi, ça me permet de découvrir des artistes, d’ouvrir mon univers musical. Aujourd’hui, on ne s’est jamais autant intéressé à la musique, et tout ce flux qui circule sur les plates-formes P2P n’enrichit malheureusement que les fournisseurs d’accès. A la radio, les artistes sont rémunérés en fonction de leur diffusion : le P2P devrait s’inspirer de cela. Moi, j’étais en contrat avec EMI, mais ils sont en crise, on n’a pas réussi à renégocier, je me suis barré. Les majors ne se sont pas remises en question. Je suis aujourd’hui indépendant et ma démarche est tout autre. Je vais sortir un double CD vendu au prix d’un CD, je me concentre sur la scène, mes concerts sont pleins, c’est le plus important.
(*) Musicien.

Jack Lang*
« Organiser de véritables états généraux de la musique »
Le mal qui frappe la musique est extrêmement grave. C’est toute la chaîne de la production musicale qui souffre et réclame d’être soignée : l’éducation musicale, la création, la diffusion, la piraterie. Il n’y a pas de solution simpliste. C’est un problème global. Le gouvernement, qui a massacré le programme pour les arts à l’école du gouvernement Jospin, va devoir prendre courageusement ses responsabilités vis-à-vis des diffuseurs, des opérateurs de téléphonie, des fabricants.
La renaissance d’une vie musicale passe par une vision d’ensemble. Rien ne sert d’arrêter l’immense révolution technologique qui transforme les pratiques de la jeunesse et bouleverse la propagation de la musique à travers le monde. Il n’y a plus de politique musicale nationale en France depuis une dizaine d’années. Il est temps d’organiser de véritables états généraux de la musique, avec tout le monde : les pouvoirs publics, les musiciens, les éditeurs, les disquaires, les diffuseurs… En même temps ne l’oublions jamais : les artistes ne vivent pas seulement d’amour et d’eau fraîche. Leurs droits et leur rémunération doivent être préservés sous peine de tarir la source de renouvellement de la création.
(*) Ancien ministre de la Culture.

Magyd Cherfi*
« Je préfère perdre du fric et être écouté »
Quand je vois la campagne des artistes qui clament : « Téléchargez-moi légalement », cela me hérisse, j’ai envie de dire : « Téléchargez-moi illégalement ! » Je télécharge – la dernière fois, j’ai pu écouter comme ça le dernier Renaud, l’album de Lavilliers et par curiosité celui de Vincent Delerm –, mes potes téléchargent, mes enfants téléchargent : ils m’ont toujours vu le faire, alors je serais mal placé pour leur dire que c’est mal ! Pourquoi parler de pillage ? Personne ne revend, ne fait de contrebande de CD, c’est juste pour écouter chez soi, échanger, partager. Les majors diabolisent le téléchargement car elles ont peur pour leurs marges. Je sais que quand je suis téléchargé, je perds un peu de fric, mais bon, je préfère que ma musique soit écoutée.
(*) Ex-leader de Zebda.

Pierre Lescure*
« Une révolution culturelle inéluctable »
Je suis fan de disques, je continue à acheter et à collectionner, mais il m’est évidemment arrivé de télécharger. J’ai un I-pod, j’écoute des MP3 : la musique sur internet, c’est comme le téléphone, c’est une révolution culturelle à laquelle il est difficile d’échapper. Internet me sert surtout à dénicher des vieilleries introuvables des années 1960, des petits groupes anglais de l’époque mersey. J’ai trouvé comme cela des vieux enregistrements de folk édités par un label que le magazine « Playboy » avait créé il y a trente ans...
(*) Ex-PDG de Canal+.

Bertrand Burgalat*
« La musique aussi évolue vers la gratuité »
Je dois me battre pour faire survivre un label indépendant. Le vrai danger, ce ne sont pas les pirates, mais les distributeurs, la Fnac et les hypers, qui font la loi sur le marché ; qui ont réduit l’offre petit à petit. Pour un petit label, il devient de plus en plus difficile d’être accessible en magasin. La musique est en train d’évoluer vers une forme de gratuité, un peu comme les magazines, dont les recettes sont plus la publicité que les ventes en kiosque. Là aussi pour un groupe, même qui marche, les ventes de disques commencent à devenir de plus en plus marginales en terme de revenus. Le téléchargement ? C’est utile pour se documenter, trouver justement ce que les magasins sont incapables de vous fournir. Mais je ne suis pas un grand utilisateur : j’ai un Mac pourri, je fais encore de la musique sur mon Atari.
(*) PDG du label Tricatel, musicien.

Patrick Eudeline*
« Télécharger, c’est le sens de l’histoire »
Le téléchargement, c’est le sens de l’histoire, les jeunes téléchargent, tout le monde télécharge. Je télécharge aussi ! Même si, en tant que critique, on m’envoie de toute façon tous les disques que je veux. J’ai environ 50 gigaoctets de musique sur mon disque dur (l’équivalent de 10 000 chansons, ndlr), mais j’ai également 1 000, 2 000 CD, je ne sais plus, autant de vinyles, je suis un collectionneur. Je me sers de mon ordinateur comme d’un gigantesque juke-box.
(*) Critique rock, romancier, musicien.

Chloé Delaume*
« Un jeune fauché ne peut pas acheter un CD 20 euros »
Le téléchargement, c’est presque un acte politique. Un tube débile que j’entends à la radio, je ne me gêne pas pour le télécharger, de toute façon je ne l’aurais jamais acheté. Pour les petits groupes, les indépendants, j’achète les CD. Internet, c’est aussi un accès à la culture : un jeune qui est fauché ne peut pas acheter des CD à 20 euros ! Pour une fan, le P2P est une mine d’or. J’ai tous les CD de Sisters of Mercy, d’Indochine, mais j’ai pu trouver grâce au Net des inédits, des concerts enregistrés en pirate. J’écoute de la musique, via mon ordinateur qui est branché sur ma chaîne. J’y ai transféré une partie de ma discothèque et aussi plein de choses un peu kitsch que j’ai téléchargées : des génériques de dessins animés, des versions de Colargol chantées par Michel Sardou, bref des bêtises.
(*) Ecrivain, auteur de « Corpus Simsi ».

Didier Wampas*
« Etre téléchargé, c’est aussi être reconnu »
Oh là là, moi, depuis deux ans, j’ai le haut débit, et évidemment je télécharge pas mal. J’adore fouiner pour trouver des vieilleries des années 1950, Gene Vincent, Eddy Cochran... Moi, en tant que musicien, cela ne me dérange pas d’être téléchargé. Notre dernier album a certes été un succès inespéré, on a fait 100 000 exemplaires, et il a certainement été téléchargé. Mais bon... De toute façon, dans le groupe, on est cinq et, par disque, on gagne 20 centimes d’euro chacun, alors... Et puis être téléchargé, c’est aussi une reconnaissance, c’est une façon de se faire connaître. Quand je vois que des groupes comme Metallica, qui sont milliardaires, se plaignent des pirates, je me dis qu’ils sont vraiment des enfoirés ! Ils ont déjà suffisamment pris de fric à leur public pour ne pas en réclamer davantage ! De toute façon, je ne fais pas ce métier pour l’argent. Les Wampas, ça fait vingt ans que ça dure, et je continue mon boulot à la RATP, à mi-temps.
(*) Chanteur-compositeur, leader des Wampas.

DJ Sporto Kantes*
« Sans subir le diktat des grosses boîtes »
Pour moi, le téléchargement me sert pour travailler. En tant que DJ, j’ai évidemment plein de vinyles et de CD, et également deux disques durs bourrés à craquer de musique, 100 gigaoctets (l’équivalent de 20 000 chansons). Ce qui fait le plus peur aux maisons de disques, c’est que le P2P donne un état réel du marché. C’est un outil où le consommateur a le choix, et peut vraiment trouver ce qu’il veut, sans subir les diktats des grosses boîtes. Une espèce de zone autonome incontrôlable, d’échange et de savoir. Les plates-formes de P2P permettent de ressortir toute une partie de notre patrimoine culturel : des groupes de musiques en marge, des émissions de télé d’archives qu’on ne trouverait qu’à l’INA. Et pour tous les artistes à part, qui sont de toute façon boudés par les circuits classiques, les cinéastes, les musiciens, ça peut être une façon de faire vivre ce que vous faites.
(*) DJ.

Christian Paul*
« Les lois sont en retard sur la société »
Je télécharge du jazz – Thelonious Monk, dernièrement, et du rap, comme ce que fait le groupe la Rumeur. Mes enfants également. Mais bon, je ne suis pas un drogué du MP3. Le problème, c’est qu’on s’est enfermé dans une diabolisation du P2P. Le sujet effraie les politiques, qui reste aux mains d’experts et des lobbies. Pourtant, c’est toute notre politique culturelle qui est en jeu. Les lois sont en retard sur la société. Les règles sur la propriété intellectuelle datent, on est obligé de légiférer sur des textes bricolés qui ne sont pas du tout en phase avec notre temps.
(*) Député PS de la Nièvre.

Ariel Wizman, l’arroseur arrosé
« Attention, vous êtes en train de me pirater »
S’il aurait su, il aurait pas v’nu ! En décembre dernier, le ministère de l’Industrie contacte Ariel Wizman pour enregistrer un message antipiratage, afin de le diffuser dans des chansons de Kyo circulant sur les plates-formes P2P, des fichiers « leurres » – une tactique appelée spoofing. Illico Wizman se retrouve cloué au pilori par toute la communauté des internautes. Comme Madonna à l’époque, qui avait fait circuler sur Napster un faux fichier avec un message « Attention, vous êtes en train de me pirater ». Cette fois encore la démarche a eu l’effet inverse, car les pirates trop contents se sont jetés sur ces fichiers tronqués pour récupérer les messages antipiratages et les détourner ! Et la voix d’Ariel Wizman, comme celle de Madonna, est actuellement samplée par des centaines de musiciens. Le résultat ? Une compilation joliment appelée « Propreté intellectuelle », qui réunira les meilleurs morceaux.
Aujourd’hui, Wizman fait son mea culpa : « Ça a été vite fait, sans réfléchir et vite oublié. Surtout que je trouve la campagne antirépression ignoble ! » Wizman a donc signé notre appel « Tous pirates ! ». « Je télécharge moi aussi, occasionnellement. Des bootlegs, des remix persos, des trucs de DJ dont le système des droits d’auteur interdit la sortie en disque. Mais je reste jusqu’au bout un fan de vinyle et, pour moi, le passage au CD est la plus grande escroquerie que nous ait vendue l’industrie du disque. Tant qu’à mettre la musique en conserve le MP3 n’est pas si mal. Et c’est un standard imposé par les masses, au moins. »

Ils sont contre :

Pascal Nègre*
« C’est totalement idiot »
Je n’ai pas de commentaires à faire. Avec cet appel, vous voulez tuer l’industrie musicale ou quoi ? Un appel contre la répression, c’est totalement idiot. Pourquoi ne pas lancer un appel en faveur des chauffards de la route ? Et puis ces taxes, c’est l’assassinat de la création ! Vous voulez faire une maison de disques soviétique, comme Melodia en Russie, qui contrôlait tout le marché ! L’impôt, l’impôt, l’impôt… les nouvelles taxes ne résoudront rien, faites le calcul, elles vont appauvrir les artistes. Je ne peux pas en dire plus maintenant : organisez un vrai débat !
(*) PDG d’Universal.

Yves-Michel Aklé*
« La répression à titre d’exemple »
Le groupe Kyo, même si ses titres sont beaucoup téléchargés, n’est pas le plus à plaindre car il vend encore beaucoup de disques. D’autres artistes et beaucoup d’employés de l’industrie du disque paient le prix fort de ce téléchargement illégal qui appauvrit tout un secteur, même si ce n’est certes pas la seule raison ! Il faut donc trouver des moyens de l’enrayer : la prévention et la sensibilisation sont bien sûr primordiales. La répression, à titre d’exemple, est une piste, même si elle paraît bien entendu parfois démesurée. Le débat est ouvert mais devant un problème complexe qui englobe tout un univers économique et culturel, le groupe Kyo n’a pas la prétention de pouvoir fournir une réponse tranchée.
(*) Manager du groupe Kyo.

Doan Bui


Voir en ligne : Article du NouvelObs - 03/02/2005

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