L’accès internet via la boucle locale électrique connaît un regain d’intérêt. Didier Broxolle, consultant indépendant, affiche un réalisme sans concession, alors que Schneider Electric parie sur son essor.
Didier Broxolle : « Partager une bande passante est toujours un problème, nous l’avons constaté sur les réseaux câblés. »
Didier Broxolle
Consultant indépendant
Pendant trente-cinq ans, il a exercé diverses fonctions dans les domaines de la téléphonie, des réseaux, de l’informatique, et du système de contrôle-commande, ainsi que dans un laboratoire de télécoms, au sein d’EDF.
En plus de son activité de consultant, il est enseignant.
01 Réseaux : Quelles sont les avancées techniques justifiant le regain d’intérêt pour l’accès internet par courant porteur en ligne (CPL) ?
Didier Broxolle : La technique de transmission par courant porteur bénéficie des progrès importants constatés depuis une décennie dans le traitement du signal, l’élément déclencheur de ces avancées étant l’apparition des DSP (Digital signal processor) et des algorithmes de traitement numérique associés. Le regain d’intérêt pour les CPL est suscité par le formidable défi de la boucle locale haut débit. Les recherches et expérimentations se multiplient sur tout type de support, afin de trouver des solutions techniques aptes à concrétiser ce défi. La déréglementation prochaine du domaine électrique renforce l’intérêt pour cette technologie.
Quels débits symétriques nominaux peut-on obtenir sur la boucle locale électrique ?
Tout dépend du contexte. En 1999, un brevet faisait état de 2,5 Gbit/s. MédiaFusion, la société créée pour son exploitation, a disparu presque immédiatement. Il faut se méfier du syndrome des avions renifleurs ! Aujourd’hui, les offres les plus sérieuses proposent 45 Mbit/s. Il s’agit d’une valeur théorique maximale, tous flux confondus, sur un départ électrique... pas trop long. Le débit mis à disposition dépendra donc du nombre d’utilisateurs qui se partageront la ligne.
L’offre actuelle de produits CPL est-elle mature en matière d’interopérabilité ?
Tant qu’il n’y a pas de norme, il n’y a que des expérimentations, et pas d’action massive. À ce jour, il n’y a pas de norme, même à l’état de draft (il a fallu quatre ans pour établir les normes de l’ADSL). Pour un raccordement actuel à une offre en courant porteur, l’offreur fournit un équipement propriétaire qui ne communiquera selon les couches basses du modèle OSI qu’avec un équipement identique ou appliquant les mêmes principes techniques. Heureusement, l’interopérabilité est sauve, grâce aux couches supérieures.
La bande passante est partagée sur la boucle locale électrique : ne pensez-vous pas que cela constitue un frein à la généralisation du CPL ?
Partager une bande passante est toujours un problème, nous l’avons constaté sur les réseaux câblés. Il faut gérer ce partage, et il est difficile de garantir un débit quand de nombreux utilisateurs sont connectés. Cet inconvénient perdurera, contrairement à la réglementation et aux normes.
Face aux technologies xDSL, le CPL a-t-il des perspectives réelles de marché de masse ?
Pour qu’une technologie prenne une part importante du marché, il faut qu’elle fonctionne. C’est le cas, mais pas dans toutes les situations. Que son coût soit inférieur à celui des solutions concurrentes : j’en doute fort. Qu’elle apparaisse au bon moment : le CPL a du retard. Même si le CPL pouvait satisfaire la demande actuelle (512 kbit/s), saurait-il répondre, pour autant, aux besoins d’un futur proche (de 5 à 10 Mbit/s) ?
Les expérimentations de CPL en cours ciblent tout particulièrement la desserte de régions peu denses...
Il est logique d’essayer de combler les manques et de constituer un marché de niche. De fait, l’ADSL se heurte à un problème de longueur de ligne, mais le réseau électrique aussi ! Enfin, une société américaine tente de s’implanter, en expliquant que la technologie CPL est mieux adaptée à l’Europe, car celle-ci dispose d’un habitat moins dispersé !
Schneider Electric : « Les avancées techniques en couverture et en débit changent radicalement le modèle du CPL à haut débit. »
Xavier Pain
Responsable du développement des marchés chez Schneider Electric Powerline Communications
Il était auparavant en charge des développements sur l’accès par CPL chez Easyplug, coentreprise entre Thomson et Schneider Electric. Schneider Electric développe des produits destinés au transport haut débit sur réseaux électriques intérieurs et extérieurs.
01 Réseaux : Quelles sont les avancées techniques justifiant le regain d’intérêt pour l’accès internet par courant porteur en ligne (CPL) ?
Xavier Pain : Aujourd’hui, on note des débits de 20 à 30 Mbit/s, dix fois supérieurs à la première génération de CPL haut débit ; et demain, on obtiendra jusqu’à 200 Mbit/s. En termes de couverture également, l’introduction de techniques de couplage inductif performantes permet des transmissions de qualité et une mise en oeuvre simple et rapide, compatible avec les exigences des exploitants électriques. Cela change radicalement le modèle économique des réseaux CPL, la mise en oeuvre d’un accès haut débit au niveau de chaque poste de transformation n’étant plus nécessaire. Ce coût est mutualisé sur plusieurs postes, donc sur plus d’abonnés.
Quels débits symétriques nominaux peut-on obtenir sur la boucle locale électrique ?
D’abord, la bande passante est partagée par les utilisateurs d’un même réseau électrique. Ensuite, le débit disponible dans la prise de l’utilisateur dépend de la distance qui le sépare du poste de transformation, et du nombre de répéteurs installés par le constructeur du réseau, ce qui résulte d’un compromis technico-économique. On observe sur le terrain des débits utiles de 10 à 20 Mbit/s sur le réseau, et de 5 à 10 Mbit/s au niveau des prises. Sous hypothèse d’un taux de pénétration de 10 à 15 % des foyers, on peut envisager la commercialisation d’une gamme de débits de 1 à 5 Mbit/s symétriques par utilisateur.
L’offre actuelle de produits CPL est-elle mature en matière d’interopérabilité ?
Il existe, avec la technologie de la société espagnole DS2, un standard de fait en matière d’infrastructure haut débit sur réseau électrique. Les équipements conformes aux spécifications de cette technologie peuvent interopérer, quel que soit leur fournisseur. Le processus de normalisation internationale est en cours. PLC Utilities Alliance, l’association internationale des opérateurs d’énergie, oeuvre en ce sens.
La bande passante est partagée sur la boucle locale électrique : ne pensez-vous pas que cela constitue un frein à la généralisation du CPL ?
C’est un faux problème, compte tenu du niveau de bande passante disponible aujourd’hui et des mécanismes de gestion de la qualité de service, qui permettent de fixer des débits minimums et des priorités d’accès à la bande passante entre les utilisateurs. La montée prévisible en débit accompagnera l’évolution des usages.
Face aux technologies xDSL, le CPL a-t-il des perspectives réelles de marché de masse ?
Le marché n’est pas saturé. Les techniques xDSL ont leurs limites, en termes de distance depuis le central téléphonique. Le CPL peut alors compléter ces technologies. Sans compter les parts de marché que le CPL pourra conquérir sur les autres technologies, car il est moins cher dès les premiers effets d’échelle, et apporte le haut débit dans toute la maison.
Les expérimentations de CPL en cours ciblent tout particulièrement la desserte de régions peu denses...
C’est un marché d’introduction pour cette technologie. Car elle permet de résoudre un problème majeur pour notre pays, celui de l’aménagement harmonieux de nos territoires, celui de l’accès partout et pour tous à la société de l’information. Une fois le CPL lancé, de nouveaux marchés peuvent s’ouvrir à cette technologie.
Frédéric Bergé